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Vieil Alger

La Casbah d'Alger — Chronique d'une cité millénaire
Casbah Guide — Chronique Alger, Algérie

La Casbah,
mémoire de pierre

Des comptoirs phéniciens à la médina ottomane, de la conquête coloniale à l'indépendance — l'histoire d'une cité qui a refusé d'oublier qui elle est.

2 500 ansd'occupation continue
1992inscription au patrimoine mondial
~6 hade médina classée
Descendre dans les ruelles
VIe s. av. J.-C.
– XVIe s.Origines

D'Icosium à El Djazaïr

Avant la Casbah, il y avait déjà une ville — phénicienne, romaine, puis berbère.

Bien avant que le mot « casbah » ne désigne la citadelle qu'on visite aujourd'hui, le rocher qui domine la baie d'Alger portait déjà une ville. Les marins phéniciens y fondent un comptoir, Icosium, profitant d'une rade naturelle protégée et d'un point d'eau fiable. Rome en hérite à son tour et y laisse, comme partout sur cette côte, ses traces administratives sans jamais en faire une cité de premier rang.

C'est au Xe siècle que l'histoire bascule réellement. Bologhine ibn Ziri, prince de la dynastie berbère des Zirides, fonde sur ces ruines une ville qu'il nomme Djazaïr Beni Mezghana — « les îles des fils de Mezghana », en référence aux îlots rocheux qui fermaient alors la baie avant d'être rattachés au continent par les Espagnols puis les Ottomans. Le nom se contractera avec le temps en El Djazaïr, qui donnera Alger en français.

La ville ziride se love déjà sur la colline, organisée en terrasses qui suivent la pente naturelle vers la mer — un principe d'urbanisme que la Casbah ottomane ne fera qu'approfondir des siècles plus tard. Cette préfiguration explique en partie pourquoi la médina actuelle, malgré les démolitions et les reconstructions successives, garde un tracé si organique : elle épouse un relief qui dictait déjà sa loi mille ans avant l'arrivée des Turcs.

Xe s.

Fondation de la ville par Bologhine ibn Ziri sur le site d'Icosium

118 m

Altitude du point culminant de la colline, future citadelle

3

Civilisations superposées avant l'ère ottomane : phénicienne, romaine, berbère

1516 – 1830Âge ottoman

La cité des corsaires

Trois siècles de puissance régence font de la Casbah le cœur battant d'une capitale méditerranéenne.

En 1516, les frères Barberousse, corsaires ottomans, répondent à l'appel des Algérois assiégés par les Espagnols et prennent le contrôle de la ville. Alger devient régence ottomane, théoriquement vassale d'Istanbul mais de fait largement autonome, gouvernée par un dey élu parmi les chefs militaires locaux. C'est cette période — près de trois siècles — qui façonne la Casbah telle qu'on la connaît : un dédale de ruelles étroites, d'impasses et d'escaliers qui grimpent vers la citadelle sommitale construite en 1556.

La richesse de la régence repose largement sur la course en mer : des navires armés par l'État capturent des bâtiments européens et rançonnent leurs équipages, une économie qui fait d'Alger l'une des puissances navales redoutées de Méditerranée occidentale. Cet argent irrigue la ville et finance la construction des grandes demeures patriciennes, les fameux palais à patio — Dar Aziza, Dar Mustapha Pacha, Dar Hassan Pacha — dont les façades austères sur rue dissimulent des cours intérieures somptueuses, ornées de marbre, de céramique et de bois sculpté.

La Casbah ottomane se structure autour de deux axes : la ville haute, résidentielle, où vivent les familles algéroises dans des maisons organisées autour du patio selon une logique d'intimité stricte ; et la ville basse, commerçante, proche du port, où se concentrent souks, mosquées et la population la plus mêlée — janissaires turcs, raïs corsaires, esclaves chrétiens rachetés ou non, marchands juifs, ruraux kabyles montés en ville. Cette superposition sociale en hauteur — pouvoir et richesse en haut, commerce et brassage en bas — reste lisible dans la topographie même du quartier aujourd'hui.

« Une ville blanche qui regarde la mer, bâtie en amphithéâtre, comme si elle ne voulait rien perdre du spectacle de son propre port. »Description courante des voyageurs européens du XVIIIe siècle

L'architecture domestique de cette époque obéit à des règles précises, pensées pour le climat et pour la pudeur : façades aveugles côté rue, moucharabiehs filtrant la lumière, patio central distribuant l'air et l'eau à toutes les pièces, terrasses en réseau permettant aux femmes de circuler de toit en toit sans jamais redescendre dans la rue. Ce système de terrasses superposées, unique à cette échelle, fait toujours partie des éléments les plus admirés par les visiteurs et les architectes qui étudient la Casbah.

Le patio (wast ed-dar)

Cour intérieure carrée ou rectangulaire, souvent ornée d'une colonnade et d'un puits, autour de laquelle s'organisent toutes les pièces de la maison sur deux ou trois niveaux.

Les terrasses (stah)

Réseau de toits-terrasses communicants formant une « ville haute » parallèle, traditionnellement réservée aux femmes pour la lessive, le séchage et les visites de voisinage.

La ruelle (zenka)

Voie étroite, parfois couverte, calibrée à l'origine pour le passage d'un homme et d'une mule chargée — d'où la largeur réduite qui caractérise encore la médina.

Le moucharabieh

Claustra de bois tourné protégeant les fenêtres donnant sur rue, laissant voir sans être vu — dispositif central de l'architecture domestique algéroise.

Repères

Chronologie d'une cité

v. 950

Fondation par les Zirides

Bologhine ibn Ziri fonde El Djazaïr sur le site de l'antique Icosium.

1516

Arrivée des frères Barberousse

Début de la régence ottomane d'Alger, qui durera jusqu'en 1830.

1556

Construction de la citadelle

Édification de la Kasbah (la citadelle proprement dite) au sommet de la colline, qui donnera son nom à tout le quartier.

1830

Conquête française

Prise d'Alger par les troupes françaises ; début de profondes transformations urbaines de la ville basse.

1845–1860

Percées haussmanniennes

Larges voies percées dans la médina pour la relier au nouveau port et au quartier européen, entraînant la destruction de nombreuses demeures anciennes.

1954–1962

Guerre de libération

La Casbah devient un haut lieu de la résistance urbaine pendant la « Bataille d'Alger », avec un maillage dense de caches et de réseaux clandestins.

1962

Indépendance

L'Algérie accède à l'indépendance ; la Casbah reste un symbole fort de l'identité urbaine algéroise.

1992

Patrimoine mondial UNESCO

La Casbah d'Alger est inscrite sur la liste du patrimoine mondial pour la valeur exceptionnelle de son tissu urbain et architectural.

1830 – 1954Rupture coloniale

La ville coupée en deux

La conquête française redessine Alger et repousse la Casbah à son seul périmètre haut.

La prise d'Alger en juillet 1830 marque une rupture brutale. Les nouvelles autorités françaises s'attaquent rapidement à la partie basse de la médina, la plus proche du port et la plus commode à transformer : mosquées converties en églises ou en bâtiments administratifs, ruelles élargies en voies rectilignes, immeubles haussmanniens plaqués sur le tracé ancien. En quelques décennies, la ville basse ottomane disparaît presque entièrement sous une trame urbaine européenne.

Seule la partie haute de la colline, la plus pentue et la moins accessible, échappe largement à ces démolitions massives — c'est elle qui constitue aujourd'hui la Casbah au sens strict, le périmètre classé par l'UNESCO. Cette survivance n'est pas qu'un hasard topographique : elle tient aussi à la résistance silencieuse d'une population qui continue d'habiter, de transmettre et d'entretenir ce tissu urbain envers et contre les politiques de la ville coloniale, qui considère longtemps le quartier comme un espace pittoresque à observer plutôt qu'une ville à part entière à préserver.

Cette période voit aussi la Casbah devenir, dans l'imaginaire colonial puis dans la peinture orientaliste, un objet de fascination exotisante — labyrinthe mystérieux, décor de carte postale — qui occulte la réalité d'un quartier en surpopulation croissante, où l'habitat ancien se dégrade faute d'entretien et d'investissement public, amorçant une paupérisation dont les effets se font encore sentir aujourd'hui.

1956 – 1957
Un labyrinthe que ni les blindés ni les renseignements ne parvenaient à percer entièrement — la Casbah devint, par sa seule géométrie, une arme.
La Bataille d'Alger, dans la mémoire urbaine de la ville
1954 – 1962Guerre & mémoire

Le labyrinthe résistant

Le tissu serré de la médina devient un terrain de lutte autant qu'un lieu de vie.

Pendant la guerre de libération, et particulièrement lors de la Bataille d'Alger en 1956-1957, la configuration même de la Casbah — ruelles enchevêtrées, impasses, passages entre terrasses, maisons communicantes par les toits — en fait un terrain singulièrement difficile à contrôler pour l'armée française. Le réseau du FLN s'y appuie sur une connaissance intime du bâti pour organiser caches d'armes, imprimeries clandestines et planques, tandis que les habitants, souvent au péril de leur vie, couvrent et protègent les combattants.

Cette histoire reste profondément inscrite dans la mémoire du quartier : plusieurs maisons et passages associés à des figures de la résistance sont aujourd'hui identifiés par les habitants et les guides locaux, et la Casbah continue d'être, dans la mémoire collective algérienne, le symbole urbain par excellence de la lutte pour l'indépendance — bien au-delà de son seul rôle patrimonial ou touristique.

1962 – aujourd'huiPatrimoine vivant

Préserver une ville habitée

Classement UNESCO, dégradation du bâti et renaissance progressive : le défi d'un patrimoine qui doit rester vivable.

En 1992, l'UNESCO inscrit la Casbah d'Alger sur la liste du patrimoine mondial, reconnaissant la valeur exceptionnelle de son tissu urbain — l'un des ensembles de médina les mieux préservés d'Afrique du Nord dans sa structure d'ensemble, même si une large part de son bâti individuel souffre d'un état de dégradation avancé. Des centaines de maisons anciennes, fragilisées par des décennies de sous-investissement, de surpopulation et d'absence d'entretien structurel, sont aujourd'hui menacées d'effondrement.

Depuis les années 2000, des programmes de restauration — portés par l'État algérien avec l'appui d'organismes internationaux — ont permis de sauver et de restaurer plusieurs palais emblématiques, comme Dar Aziza ou Dar Mustapha Pacha, et de consolider certains îlots résidentiels. Le chemin reste long : concilier la préservation d'un tissu urbain fragile avec le maintien d'une population qui continue, malgré tout, d'habiter ce quartier au quotidien est l'équilibre que toute politique patrimoniale sérieuse doit aujourd'hui rechercher.

C'est aussi cette tension entre fragilité et vitalité qui fait l'intérêt d'une visite de la Casbah aujourd'hui : ce n'est pas un musée à ciel ouvert, mais un quartier vivant, où l'on croise encore artisans, écoliers et familles installées depuis des générations entre des murs qui ont vu passer Phéniciens, Ottomans, colons et combattants de l'indépendance.

Casbah Guide — casbahguide.com Chronique rédigée à des fins de présentation et de découverte du quartier